samedi 15 décembre 2007

Au cœur des quenouilles

(Un ruisseau sauvage et tortueux comme on en voit qui s'avance dans les terres. Le feuillage est touffu et compact. Il y a un grand nombre de quenouilles. Un homme dans une barque avance dans le ruisseau. Au milieu du ruisseau, tout-à-fait à gauche, est un ange avec une épée. Il est tout comme une statue d'argent. Il est dans l'attitude de quelqu'un qui garde le passage.)

L'homme:
Les satrapes me poursuivent comme un jaune dans une rigole abrupte.
Dans une corne de bélier.
Le sang me bouscule dans le temps oublié une pleine galoche de sang.
La rivière naine comme un corps de nouille et les quenouilles. Je suis poursuivi, je suis un homme poursuivi, poursuivi un homme, un poursuivi, poursuite poursuivie, un homme poursuivi.
Je cours, couleur rouge, loin des bras qui me cherchent, qui m'attendent.
Les bras qui me veulent.
Rigoles de sang sur les tempes, chair de femme dépecée, chair d'homme flétrie.
Je suis un criminel imminent.
Mon corps flotte dans l'eau, dans l'eau de la barque, dans la barque à l'eau.
Qui m'arrêtera danseur de danse nègre? Ma substance s'allonge, je m'étends au loin, plus loin que le loin, je vais rejoindre le bout de l'infini, cordon infini ou bras rouge, j'imite la couleur rouge d'une toile qui se dissipe dans les barres comme d'arc-en-ciel infinies, avant de finir de naître. Avant de naître je m'étends dans l'infini.
J'échappe à ceux qui me poursuivent, j'effectue mon évasion.
J'ai des têtes imaginaires pendues à mes petits doigts. Je respire ensanglanté. Les têtes sont couvertes de sang.
Je suis un homme couché sur un lit fait de pamplemousses accumulés, j'ai choisi de coucher dans le jaune, mon esprit dans le jaune toujours, mon esprit est couché dans le jaune et mon corps est dans la chaloupe.
Mon enfance, mon enfance triée.
Je suis couché sur un fil barbelé et ma poitrine saigne. Non, ce n'est pas moi, c'est ma victime.
J'ai juré de dégoûter les anges.
J'ai écœuré les femmes avec mon enfance.
J'ai trompé les femmes avec les bosses de mon front carré qu'elles prenaient pour des diamants. Je les ai induites en erreur.
J'ai fait couler le sang, le sang s'est mêlé à mes mains, je suis un poursuivi.
Serein j'échappe. Serein j'oublie dans les quenouilles.
Il y aura moyen de passer, il y aura moyen de s'évader. Je suis une lignée saoule d'évasion.
Je suis l'homme aux mains liées qui a tué les masques de mardi-gras.
J'ai tué l'ours.
Je suis un innocent, un homme rose, je suis une fleur perlée par la rosée et le scintillement est un crime.
Comme des jambons qui pendent, comme des jambons qui pendent dans un étal de boucher dans mon cerveau.
Le bœuf pelé.
Je suis simple, je ne puis pas être compliqué aujourd'hui.
Il m'arrête il veut m'arrêter.
Je suis évadé. Je suis embaumé dans le galop strident évadé.
Évasion. Évasion. Clef.
Clef jonglée, clef tarabustée, clef, rousse clef.
Môme rousse à la crinière rousse sur le ventre. Trop écartées tes jambes. Trop. Trop de souvenirs. Je suis houle, cahoté par les souvenirs.
Il garde l'entrée pour les forts. Je suis un fou assimilé aux forts. Je suis un fou qui a tué, je suis un fou qui s'évade.
Plaisir à voir les femmes nues. À voir les femmes gênées nues. Les filles pauvres prostituées par la misère. Les femmes embarrassées par leur nudité. Les femmes exploitées et rouge de honte. Les femmes naïves et couvertes de sang mâle.
Cela est le passé et je suis né pour l'évasion. Je suis prédestiné pour l'évasion, mon destin est livré à l'évasion, je suis né pour l'évasion. L'évasion m'a fait naître.
Je passerai, je suis un criminel poursuivi.
Ci-gît boucher de chair humaine.
Je passerai comme si j'avais une chevelure échevelée.
Envoûtement de la paix des promeneurs sur l'eau.
Mes mains sur la toile cirée bleue, seulement que ce paysage mémorable, tout le reste est mort, ma main, mes ongles et le reflet et la sensation.
Les reflets bleus pour les esprits préoccupés. Revanche de ces choses refoulées.
Une moitié d'orange et les hommes sont obsédés pour la vie.


(Une tête d'homme, rosâtre, apparaît à la surface de l'eau. Elle est découpée comme une carte géographique, comme une vieille pomme desséchée, par des lignes rouges.)

La tête:
Homme évadé, tu n'es pas seul.
Tu n'es pas le premier venu plus loin qu'il ne fallait.
Tu n'es pas le premier venu au bordel des songes.
Les évadés sont morts plus loin qu'il ne fallait. Les évadés n'ont pas passé. Les évadés ont vu l'entrée gardée.
Je t'aime de tout mon cœur, je t'aime ardemment, j'ai vécu ta joie, j'ai vécu ton tourment.
Les hommes évadés sont morts, ils sont morts dans le fond du ruisseau, ils sont tous dans la vase. Les hommes évadés ne sont pas passés, ils ont trouvé l'entrée gardée. Ils ont moisi dans le fond du ruisseau l'un après l'autre et j'ai moisi.

L'homme:
Pourquoi n'ont-ils pas passé?

La tête:
Ils ont trouvé l'entrée gardée.
Homme évadé, tu vas moisir dans le ruisseau.
Les ventres où sont tatouées des portes de prison te cherchent. Les femmes orgueilleuses de leur toison soyeuse dans des vêtements impudiques te cherchent en faisant clinquer leurs boucles d'oreilles excentriques. Tes ennemis te cherchent dans des brumes lointaines la morve aux lèvres. Mais tu es ici.
Des briques éternelles me sautent dans la cervelle. Des lames de passé m'alimentent.
Feu d'artifice gras. Graisse des cieux. Cuisses brunes polies.
Gendarmes aux têtes de bois.
Les hommes devenus liquides par le désir qui coulent vers le paradis terrestre.
Vers la grille, vers le passage barricadé.
Des aigris errants nous cherchent et ne nous trouvent pas. Ils sont restés les pieds joints sur leur tête d'épingle.
Les aigles, les poignées de fesses.
Les couleurs possibles d'un corps. Toutes les couleurs possibles d'un corps.
Saveur d'ananas. Pose gymnastique¸ à la conclusion de la jouissance.
Paresse très brève.
Je revois mes bras enfiévrés par un désir trop incontrôlable. Je me vois esclave de ma vision laiteuse.
Un homme aux bras d'araignée et inlassablement agités. Une soucoupe où sont réunis tous les jus rejetés de l'univers.
Les voiles fendent le flot bleu comme du froid.
Rémission de haine. Les dos clairs sonnent les airs de clairon lumineux.
Les quenouilles encerclent, encerclent le cercle, cerclent. Les quenouilles brunes aux seuils des vases prohibés.
Tu vas moisir.
L'entrée est gardée.
Le lit est couvert de morts munis de mémoire qui revient des cheveux jaunes éclatants. Des filets jaunes qui ressemblent à de l'eau mais qui ne sont pas de l'eau.
Mugissement violet rongé.
Je t'aime, je t'aime, je t'aime.

L'homme:
Je vais passer.

La tête:
Tu ne passeras pas. Aucun n'a passé.

L'homme:
Je suis un criminel poursuivi, je suis un fou qui ricane, je vois les maillots roses que j'ai vus dans les nuages. Je vois ce que j'ai vu et j'avance comme une colonne de plâtre qui ne s'apprivoise pas, j'avance comme une ombre de main sur un mur blanc. Je vois les jambes écartelées qui livrent jour au corps nu. Les taillades de ma respiration.

(Il s'avance et passe à travers l'ange comme si l'ange était une ombre. La barque continue son chemin.)

La tête:
Il est passé. Il est passé. Il pouvait passer. Rien ne l'empêchait de passer.
J'ai mordu dans des morceaux de bas de laine, mais je n'ai jamais osé passer.
Aucun n'a osé passer, car l'entrée était gardée.
Obsédé par une tranche de melon de miel et je n'ai pas osé passer.
Un croissant de melon dans mon esprit et j'ai moisi dans le ruisseau.
Et je suis dans le ruisseau, moisi.
Nous ne savions pas que nous pouvions passer.
Baiser. Baiser sur les lèvres roses de l'évasion.
L'entrée était gardée.

(La tête, convulsée par le regret et le désespoir, s'enfonce dans le ruisseau.)


Rideau

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